Le jugement de Paris, histoire d'une redécouverte

17 Septembre 2004, 22:46pm

Publié par AMA

article publié dans la

Lettre de l'AM'A, n°15,

Clermont-Ferrand, septembre 2004.

 

 

En 1968, madame John Sandifer, une riche américaine du Connecticut, offre au Musée des beaux-arts de Clermont-Ferrand, capitale de l’Auvergne,  une « tapisserie ancienne, en laine », en souvenir de son père, natif de notre région, qui avait quitté la France, dans les années 1930, pour les Etats Unis, où il fit fortune en créant une entreprise de fabrication de colorants.

Dans son courrier de don, Miss Sandifer, mentionne qu’elle souhaite honorer la mémoire paternelle en offrant une œuvre colorée au musée clermontois, parce que c’est l’art des couleurs qui  a apporté gloire et fortune à sa famille.

 

Cette tapisserie arrive malheureusement assez sale, avec une doublure en mauvais état et un système d’accrochage vétuste. En dépit des suggestions renouvelées des conservateurs au cours des décennies 1970-1980, sa restauration n’apparaît pas prioritaire dans l’immense chantier de restructuration du musée de beaux-arts qui se met alors en route…

 

C’est ainsi qu’après avoir été inventoriée [ n° 968.39.1] et –heureusement photographiée ( tirage en noir et blanc !) cette pièce tissée de très grandes dimensions [300 X 385 cm] va rejoindre les réserves du musée Bargoin, puis celles du nouveau musée à Montferrand … jusqu’à l’année 2004, où, Mme de Reyniès, conservateur général honoraire du Patrimoine National, - grande spécialiste des tapisseries française des XVII° et XVIII° siècles, demande à la voir, dans le cadre d’une étude scientifique.

Irène de Reyniès travaille depuis une dizaine d’années à répertorier les tapisseries réalisées d’après les cartons d’Isaac Moillon, peintre du Roi (1614–1663) . D’après les photographies qui lui ont été transmises, elle pense pouvoir attribuer la tapisserie clermontoise aux ateliers de tissage d’Aubusson, d’après une maquette de ce peintre du XVII° siècle, quelque peu tombé dans l’oubli…

 

La venue à Clermont-Ferrand d’Irène de Reyniès, accompagnée de Michèle Giffault, conservateur en chef du musée départemental de la tapisserie d’Aubusson, est l’occasion de dérouler la tapisserie emballée dans un simple kraft depuis quelques vingt ans ! Moment d’émotion lorsque nous découvrons ensemble la qualité de la pièce et son bon état de conservation ! S’impose à nous une tapisserie d’une grande finesse de tissage, à la composition élaborée, avec qualités du dessin et des modelé des personnages, délicatesse des coloris et une admirable fraîcheur des teintes ! De plus, cette tapisserie a conservé sa bordure d’origine,  au décor symbolique complexe qui indique que cette tapisserie (ou peut-être même toute une tenture du cycle) a vraisemblablement été commandée à l’occasion d’un mariage.

L’attribution de l’iconographie « Le Jugement de Pâris », élément de la tenture de l’Histoire de Pâris et d’Hélène , d’après Isaac Moillon est confirmée dès l’expertise de visu.

D’après les données historiques, et notamment des éléments d’archives, corroborés la manufacture du tissage, permettent d’avancer une datation entre 1652 et 1746, probablement la deuxième moitié du XVII° siècle.

 

Mesdames les conservatrices, associé à M. Sylvain Laveissière, conservateur au Musée du Louvre, sont en train de préparer l’exposition «  Isaac Moillon, un peintre du roi à Aubusson » et souhaitent emprunter la tapisserie, qu’elles qualifient d’emblée de « pièce exceptionnelle » !

 

Après accord de principe avec financement de la Ville de Clermont-Ferrand, une restauration prioritaire est donc programmée. Après études et devis comparés, la tapisserie est confiée à la manufacture royale De Wit, près de Malines. Cette équipe de restaurateurs spécialisés travaillent pour les grands musées, monument historiques et palais princiers du monde entier.

 

Il est décidé une restauration simple : dépoussiérage, enlèvement de la doublure ancienne fusée, nettoyage, doublage en lin pur, fixation d’un système d’accrochage.

 

L’engagement de ces travaux donne parallèlement l’opportunité :

-  de photographier la tapisserie, avec éclairage ad hoc, en ektachrome et sous format numérique ;

  l’ingénieux menuisier des musées fabrique un système de rouleau normalisé pour les transports

-  plusieurs collègues oeuvrent à l’enroulement avec papier de protection au ph neutre

- le service de conservation constitue un dossier d’œuvre et crée la fiche informatisée et suit la logistique des transports et du prêt à Aubusson via la Belgique

 

C’est ainsi, que de juin à octobre 2005, cette tapisserie a intégré, en belle place, la grande exposition du musée d’Aubusson consacrée à l’œuvre tissé d’Isaac Moillon et regroupant pour la première fois des tentures dispersées à travers l’Europe.

 

De retour à Clermont-Ferrand, cette tapisserie sera présentée pour un trimestre seulement – de mars à juin 2006 – dans l’atrium du musée d’art Roger-Quilliot.

 

En effet, il est apparu, que, c’est parce qu’elle est restée très longtemps à l’abri de la lumière  et des variations hygrométriques– que cette tapisserie a conservé au mieux ses coloris subtils, notamment dans les drapés jaune-or et mordorés – et dans le traitement exquis des carnations de Pâris et des déesses.

 

Il nous faudra donc nous résoudre à la re-conditionner en réserve pour quelques temps encore, afin de la préserver des U.V. nocifs aux teintures et aux structures des fils de laine et de soie. Elle sera, comme toutes les œuvres particulièrement fragiles, montrée seulement sporadiquement, afin que les générations futures aient aussi l’opportunité d’admirer les chefs d’œuvres de notre patrimoine !

 

                                                           Nathalie Roux,

                                                           Conservatrice en chef du Patrimoine,

                                                           Directrice du MARQ