Gruber, la femme dans l'atelier

6 Juin 2010, 22:49pm

Publié par AMA

Né à Nancy d'un père maître verrier et d'une mère brodeuse et fine coloriste, Francis Gruber (1912-1948) est précocement initié à la sensibilité artistique. Condamné dès son plus jeune âge à rester enfermé chez lui en raison d'une santé fragile, il s'évade dans la littérature, où il découvre tout un monde, univers dans lequel il puisera par la suite son lyrisme poétique et son goût de l'anecdote.

A partir des années 1930, il participe à ses premières expositions individuelles et collectives, s'imposant alors comme une figure de premier plan sur la scène artistique des années d'avant-guerre, aux côtés de Giacometti, Balthus et Faultrier.

Artiste engagé et foncièrement humaniste, Francis Gruber traduit dans ses toiles l'angoisse existentielle née de la guerre : son style graphique, son réalisme expressionniste, ses figures anguleuses au regard mélancolique, la stridence es couleurs imprègnent ses toiles d'un souffle visionnaire.

Grâce à la générosité de Maurice et Simone Combe, donateurs de leur prestigieuse collection au musée d'art Roger-Quilliot de Clermont-Ferrand, cette institution possède pas moins de sept œuvres de Francis Gruber. Parmi ces toiles, le Modèle dans l'atelier, bien qu'œuvre de jeunesse (1935), s'affirme comme un véritable manifeste pictural de l'artiste. L'œuvre conjugue en effet plusieurs thèmes récurrents de l'univers grubérien : la femme, la nature morte et l'atelier.

 

La femme

La femme est le modèle quasi exclusif de Francis Gruber. Cette omniprésence du motif féminin trouve peut-être sa source dans le poids de l'image maternelle, figure "terrible" et haute en couleur, comme e témoigne cette description du peintre Francis Tailleux, grand ami de jeunesse de Gruber : "Madame Gruber, secouant sa crinière de lion, appuyant de tout son poids sur vos épaules, vous plongeait son affectueux regard inquisiteur dans les yeux et vous obligeait à lui confesser toutes les bêtises dont vous aviez été l'auteur."

 Gruber semble avoir entretenu avec sa mère une relation ambiguë, entre soumission et émancipation. Preuve de ce rapport ambivalent, il réalisa en 1934 un portrait de sa mère qu'il finit par détruire.

 

 Cette ambiguïté se retrouve dans le traitement pictural de la femme chez Gruber : malgré l'importance numérique qu'il leur donne, multipliant les toiles sur ce sujet, leur mise en peinture semble les dévaloriser. Ces femmes restent bien souvent anonymes : ce qui compte pour Gruber, c'est avant tout le type. En outre, les tableaux où elles apparaissent les mettent bien souvent en scène dans des intérieurs, juxtaposées à des natures mortes, aboutissant à une réification de ces femmes soumises au regard du peintre comme purs objets de peinture. Le Modèle dans l'atelier en offre une parfaite démonstration.

 Cette jeune femme au visage impersonnel correspond au type féminin véhiculé par Francis Gruber dans les années 1930 : es formes rondes et tubulaires, l'équilibre instable du personnage, mal assis sur son siège, sont caractéristiques de cette période.

 

La nature morte

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Le Modèle dans l'atelier est également représentatif du goût de Francis Gruber pour la nature morte. Peintre résolument figuratif, il fait de la réalité une véritable démarche picturale. Celle-ci se traduit par son attention à la nature, qu'il retranscrit dans ses toiles avec un soin minutieux.

 

Son intérêt pour le bel objet dans des compositions autonomes, mais aussi, bien souvent, à l'arrière-plan d'œuvres mettant en scène des personnages. Dans l'œuvre ici présentée, on aperçoit à droite du tableau un amas d'objets parmi lesquels se distinguent trois éléments récurrents de l'univers grubérien : le violon, l'oiseau et le guéridon.

Car la nature morte est pour Francis Gruber un art de la citation : par la répétition de certains motifs d'une toile à l'autre, l'artiste tisse tout un réseau de correspondances propres à identifier son univers, créant ainsi une complicité avec le spectateur.

 

Ces motifs sont aussi investis d'une valeur symbolique, conférant une dimension supplémentaire à ces œuvres en apparence strictement réalistes. Ainsi, le violon apparaît-il comme une métaphore moderne de l'automne, en accord avec les vers de Verlaine. De même, le chevalet incarne-t-il l'art du peintre, également évoqué dans le motif majeur de l'atelier.

 

L'atelier

Matérialisation de l'univers pictural de Gruber, le thème de l'atelier jalonne toute sa carrière. Après la chambre où l'adolescent asthmatique se cloîtrait, l'atelier du 10 Villa d'Alésia, dans le quartier bouillonnant de Montparnasse, devient le lieu pivot de la vie de l'artiste malade.

Dans ses grandes compositions où figure l'atelier, tel le Modèle dans l'atelier, Francis Gruber véhicule  toute la quintessence de son art (palette, chevalet, cadres, tableaux, tables chargées de pots et de pinceaux, siège du modèle, baies vitrées…), mais aussi l'angoisse de l'homme confronté à ses doutes, dans le contexte troublé de la Seconde guerre mondiale : lieu clos par excellence, l'atelier est à la fois un refuge et une prison.

 

article publié dans la

Lettre de l'AM'A n°20,

Clermont-Ferrand, 2009

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