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Réflexions autour des plombs des Martres-de-Veyre

1 Octobre 2012, 20:28pm

Publié par AMA

Musée J.-B. BARGOIN / département Archéologie

 

Le musée Bargoin de Clermont-Ferrand conserve dans ses réverses deux tablettes de plomb qui sont loin d’avoir livrées tous leurs secrets. Celles-ci proviennent de fouilles menées en 1922 et 1923 par Auguste Audollent qui fut professeur à la faculté des Lettres de Clermont-Ferrand avant de devenir conservateur du musée de la ville auquel il légua par ailleurs sa collection d’antiquités nord-africaines. D’une lecture particulièrement difficile en raison de leur oxydation et de la présence de différentes écritures qui se chevauchent, elles semblent porter un texte mélangeant des éléments romains à d’autres plus spécifiquement celtiques.

 

La nature magique des deux documents ne fait aucun doute : le plomb alliait l’aspect pratique (coût, malléabilité et facilité à graver) au caractère symbolique du métal (froid et terne, il évoque le monde chthonien et est apparenté à Saturne). Ce type de document n’est d’ailleurs pas rare en Auvergne. Le musée Bargoin expose ainsi la fameuse tablette de la Source des Roches à Chamalières qui porte l’un des textes en langue celtique les plus longs connus à ce jour faisant référence à Maponos. Une autre tablette de ce type a été découverte à Murol, au sanctuaire de Rajat, au cours des fouilles menées de 1954 à 1957. Il convient d’ajouter à ces deux exemples le plomb de Lezoux qui a, quant à lui, une destination quelque peu différente : là où les deux autres semblent contraindre et envoûter (on parlera alors de defixio), la tablette de Lezoux n’est rien de moins qu’un phylactère destiné à fournir une descendance à son porteur, une amulette pour la fertilité. Mais qu’en est-il alors des tablettes des Martres ? Plusieurs indices nous permettent de préciser les choses. 

 

A commencer par le lieu de découverte : la nécropole gallo-romaine où des émanations de gaz carbonique ont stoppé la décomposition et ainsi permis la conservation de nombreux vestiges organiques aussi visibles au musée Bargoin. Or les nécropoles ont été des lieux particulièrement prisés par les praticiens de la magie antique dans le cadre de la defixio. Ces derniers n’hésitaient pas à utiliser les sépultures comme de véritables boîtes à lettres pour les divinités chthoniennes ou pour les « démons » des défunts dont ils utilisaient alors les pouvoirs pour accomplir leurs volontés. De nombreuses tablettes de plomb furent ainsi découvertes dans les tombes du Céramique à Athènes ainsi que dans les nécropoles des grandes cités romaines (Rome, Carthage, . . .).

 

Ici c’est très vraisemblablement à une divinité que les tablettes semblent adressées. Certains philologues voient dans les bribes du texte encore lisibles une mention à Adsagonda qui peut être rapprochée de l’Adsagsona de la tablette de l’Hospitalet-du-Larzac et ne serait qu’une seule et même entité divine. Cette dernière semble remplir le rôle d’une déesse infernale qui somme les hommes de rendre des comptes dans le domaine judicaire à la manière de Némésis ou des Erinyes. Entité persécutrice, nos tablettes lui adjoignent une autre divinité du monde des Enfers, Antumnos, à moins que le terme ne désigne simplement l’Autre-monde.

Par ailleurs, d’autres termes permettent encore de préciser et d’éclairer le contexte de l’affaire. Ainsi advoc lisible sur le recto de l’une des tablettes n’est pas sans faire penser à la formule advocati eorum attestée sur le diptyque de Chagnon et serait une mention à d’éventuels défenseurs. Le contexte est donc bien judiciaire et les tablettes appartiendraient de ce fait à la catégorie bien connue des defixiones iudicariae qui tentent de nuire à un adversaire dans le cadre d’un procès ou d’une éventuelle action en justice. Le recours à la magie était censé éliminer ou affaiblir la partie rivale. Le terme cette fois clairement celtique de litution attesté sur le verso de la même tablette viendrait confirmer cette appartenance, signifiant « imputable à ».

 

Nos deux tablettes sont donc bien des tablettes de defixio comme le supposait déjà Auguste Audollent au moment de leur découverte. Mais pourra-t-on un jour aller plus loin dans leur lecture ? Le mauvais état de conservation dans lequel elles se trouvent ne plaide pas pour l’optimisme. Mais, même en l’état actuel, celles-ci constituent un témoignage de premier ordre à la fois sur les croyances populaires et les pratiques magiques mais aussi sur la romanisation qui, en Auvergne comme ailleurs, touche les mentalités souvent plus vite que l’on ne peut penser !   

 

 Michaël MARTIN

docteur en Histoire,

membre du Centre Paul-Albert Février (Aix-en-Provence)

 

article publié dans la

Lettre de l'AM'A n°23,

Clermont-Ferrand, 2012


 

 

Bibliographie :

 

Sur la découverte des tablettes :

L’Auvergne Littéraire et Artistique, 6, Juin 1925, 15-17.

 

Sur les tablettes gallo-romaines et la langue celtique :

FLEURIOT, L., « Inscription gauloise sur plomb provenant de Lezoux », EC, XXIII, 1986, 63-70.

LAMBERT, Pierre-Yves, « La tablette gauloise de Chamalières », EC, XVI, 1979, 141‑169.

LAMBERT, Pierre-Yves, Recueil des inscriptions gauloises, II, 2, Textes gallo-latins sur instrumentum, CNRS, 2002. 

LAMBERT, Pierre-Yves, La langue gauloise, Errance, 2003.

M. Lejeune, L. Fleuriot, P.Y. Lambert, R. Marichal, A. Vernhet, Le plomb magique du Larzac et les sorcières gauloises, Ed. CNRS, 1985.  

SERGENT, Bernard, « Maponos : la malédiction », La Magie, actes du colloque international de Montpellier, 25-27 mars 1999, Université Montpellier III, Tome I, 2000, 197-217.

 

Sur la defixio et l’envoûtement antique :

GAGE, John G., Curse Tablets and Binding Spells from the Ancient World, Oxford University  Press, 1992.

MARTIN, Michaël, Sois maudit ! Malédictions et envoûtements dans l’Antiquité, Errance, 2010.

 

Sur la magie antique :

BERNAND, André, Sorciers grecs, Fayard, 1991.

GRAF, Fritz,  La magie dans l’Antiquité gréco‑romaine, Les Belles Lettres, 1994.

MARTIN, Michaël, Magie et magiciens dans le monde gréco-romain, Errance, 2005.

MARTIN, Michaël, La magie dans l’Antiquité, Ellipse, 2012.

 

voir aussi sur un sujet similaire (le plomb de Chamalières)

 

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Une acquisition pour le Musée Bargoin

12 Mars 2012, 20:58pm

Publié par AMA

Trouiller 001Le 2 mars 2012 une vente aux enchères de livres anciens se tenait à Clermont-Ferrand. L'un d'eux suscita notre curiosité ayant également attiré l’attention de la conservation du Musée Bargoin : le catalogue manuscrit d'un clermontois de la fin du XIXe siècle, collectionneur d'objets antiques.

 

La conservation n'étant pas en mesure de se porter acquéreur de cet ouvrage nous avons été particulièrement heureux de pouvoir l'acheter pour le déposer dans ses collections.

 

Ce manuscrit présente de multiples intérêts. Il est d’abord le reflet du goût d'un collectionneur local, particulièrement attiré par les objets provenant des fouilles réalisées à la proximité immédiate de sa ville de résidence. De plus ce catalogue est documenté puisque Tardieu, en mars 1887, écrivait dans son journal : “M. Cromarias, 59 rue Blatin à Clermont-Ferrand, qui est propriétaire d’une des plus notables maisons de pâtes d’abricots, fruits confits d’Auvergne, possède une remarquable collection d’objets gallo-romains exposés avec goût dans les vitrines de son magasin. C’est un choix parfait qui fait beaucoup d’honneur à ce collectionneur. Mes compliments à M. Cromarias.”

 Dans l’ouvrage acheté les objets sont classés par genre : VERRES (Vases, urnes funéraires et cinéraires, lacrymatoires, vases à parfum, verres à boire, bouteilles, assiettes en partie trouvés dans des tombeaux), POTERIES EN TERRE (lampes, divinités, statuettes., vases en terre grises et noires, amphores, tirelires), BRONZES (lampes, bijoux, statues, armes et outils, clefs, chaînes, disques), FERS (lances, javelots, fers de cheval, éperons, serpes, lames, coffrets, serrures, plombs) ; pierres gravées, sifflets en os et ivoire, etc. Surtout, ils sont soigneusement décrits, avec indications des provenances (certaines pièces auraient pu être soustraites du trésor de Manson que l'on pensait jusque là complet), dates et lieux des découvertes et éventuellement circonstances de revente.Trouiller_000.jpg

 

Si jusque là notre soutien au Musée Bargoin avait surtout été logistique (acquisition d'une vitrine pour les collections de monnaies, financement de moulages, etc), nous sommes aujourd’hui particulièrement heureux d'avoir pu enfin réaliser ce premier don.

 

 

 

télécharger le fac similé de la notice

consacrée au catalogue trouiller

 

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Deux tapis de prière du Musée Bargoin

29 Septembre 2008, 22:37pm

Publié par AMA

Parmi les tapis de "la Collection" exposés à l’étage du musée Bargoin au département tapis/arts textiles, des tapis de prière invitent à la contemplation. Originaires de Perse (Iran) ou encore d’Anatolie (Turquie), les compositions, les motifs figuratifs ou stylisés, les formes curvilignes ou géométriques, les couleurs et les matières se répondent.


Les tapis de prière représentent une production significative du monde islamique. Ces tapis allient le pratique et le symbolique en isolant le musulman en prière du sol, considéré comme impur, et en orientant la prière du fidèle vers La Mecque. Les cinq prières quotidiennes, un des cinq piliers de l’Islam(1), sont des prières canoniques composées de formules sacramentelles, sourates du Coran, de gestes et de prosternations qui permettent de se ressourcer et de louer Dieu. Elles peuvent être accomplies là où le fidèle se trouve, sur un tapis ou un simple carton, le corps orienté vers la Kaaba.

Il existe de multiples compositions pour les tapis dits "de prière". Le point commun en est la représentation architecturale du Mihrab dans le champ du tapis qui induit un axe de vision privilégié (à la différence des tapis à médaillons pouvant être vus de tous les côtés). Cette reproduction de la niche décorée inscrite dans le mur qibla de chaque mosquée, mur orienté en direction de La Mecque, symbolise la porte vers l’au-delà, vers le Paradis. Portail du ciel, le Mihrab est un refuge, un lieu sacré qui accueille le fidèle, le met en communication avec le divin et le fait accéder à la connaissance. Durant la prière, le fidèle se lève, s’assied, s’agenouille dans l’arche, le front posé toujours au même endroit sur le sommet de l’arc et les mains appuyées aux angles.

Caractéristique de l’Anatolie depuis le XVe siècle, cette composition à niche architecturée a connu une large diffusion dans tout l’Orient entraînant de multiples variations selon les lieux et les époques. La forme du Mihrab, agrémenté ou non de colonnettes, la présence d’une lampe de mosquée (symbole de la lumière divine), de versets du Coran, d’aiguières servant pour les ablutions rituelles ou la représentation d’autres éléments évoquant le Paradis tels que l’arbre de vie, un vase de fleurs, ainsi que la manière dont ils sont figurés, sont autant d’éléments distinctifs permettant de reconnaître telle ou telle origine.

 

 

 

 

 

Tapis de prière Ghiordès, Anatolie (Turquie), fin XVIIIe siècle.

 

Ce Ghiordès présente une niche trapue et carrée en forme de merdivenli (à degrés) encadrée en partie haute et basse d’une "planche"  rectangulaire ornée de motifs stylisés. Sur le pourtour, une bordure çubukli composée de sept rangs ornés de motifs floraux stylisés symbolise les sept marches qui mènent au paradis. Ces éléments sont typiques de la production de la ville de Ghiordès dont le tapis est originaire. La tonalité verte fait allusion à la couleur du drapeau de l’Islam, emblème du Salut pour tout musulman.

 

Tapis

 

de prière Heriz, Perse (Iran), fin XVIIIe siècle (prêt, collection privée).

 

Ce Heriz composé de la succession d’une multitude de nœuds en soie constituant le velours du tapis propose un décor curviligne figuratif, à la différence du Ghiordès aux formes beaucoup plus géométriques et stylisées. La niche finement découpée, comme bordée d’une dentelle, repose ici sur de fines colonnettes. Une lampe de mosquée très détaillée se détache sur le champ d’un bel orange brillant contrastant avec le bleu nuit de la partie supérieure.

 

 

(1) Les cinq piliers de l’Islam sont constitués de la profession de foi Chahada,c’est-à-dire l'attestation de foi de la croyance en Dieu et de la prophétie de Mahomet (témoigner "qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu et que Mouhammad est le Messager de Dieu"), la prière (Salat), le jeûne pendant le mois de Ramadan, l’impôt annuel ou aumône (Zakat) et le pèlerinage à La Mecque (Hajj).

 

 

 


 

   Bibliographie sélective

 

ANQUETIL Jacques, Le grand guide du tapis, Hachette, Paris, 1994.

HUYGHE Edith et François-Bernard, Les routes du tapis, collection découvertes Gallimard – Arts, Gallimard, Paris, 2004.

MILANESI Enza (dir.), Les tapis. Tous les styles des origines à nos jours, éditions Solar, Paris, 1993.

Dictionnaire de l’Islam, religion et civilisation, Encyclopedia Universalis, Albin Michel, Paris, 1997.

 

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